Qui était Henry David Thoreau ?

Peu de personnes connaissent le philosophe américain Henry David Thoreau (1817 - 1862). Et pourtant, toute sa vie il a mené une philosophie de résistance non violente : Surnommé le « poète-naturaliste » par son ami William Ellery Channing, il s'est opposé tout le temps à l'esclavagisme. Thoreau, c'est aussi une vie proche de la nature notamment dans ses dernières années durant lesquelles il étudie des phénomènes aussi variés que les saisons, la dispersion des essences d'arbres ou encore la botanique.


Les éditions bordelaises Finitude se lancent dans la publication des 15 volumes du Journal du philosophe.
Michel Onfray, dont le cours sur Thoreau vient de faire l'objet d'une version sonore aux éditions Frémeaux & Associés  a répondu aux questions du nouvel Observateur.

Michel Onfray nous présente les grandes lignes de sa pensée : 

En quoi Thoreau vous intéresse-t-il ?

Michel Onfray : Thoreau est un philosophe américain, ce qui veut dire, dans notre bonne vieille France qui ne jure que par le grec et l'allemand en matière de philosophie, Heidegger oblige, une contradiction dans les termes. Avec le poète Emerson, Thoreau propose le transcendantalisme, une alternative à la domination germanique, qui emprunte à Kant, penseur allemand emblématique, mais d'une façon que ce dernier n'aurait pas faite sienne. Car les Américains ne le connaissaient que par un ouï-dire venu de France et d'Angleterre.

Kant agit chez les transcendantalistes comme une machine de guerre antiempiriste, comme une manière d'aborder le monde par l'intuition, la sensation, l'émotion quasi mystique. Emerson est le théoricien de cette école; Thoreau, le praticien. Le premier est un pur esprit; le second, un rustre qui n'aime ni l'université, ni la mode, ni la ville, ni les mondanités, ni la technologie, ni les journalistes (il a des pages sublimes sur cette engeance... ), ni les gouvernants, ni la modernité, ni la conversation, ni la bienséance, ni les bonnes manières, ni les coquecigrues philosophantes. Il ne pense pas pour produire une belle arabesque conceptuelle, mais pour vivre.

Et justement, comment vivait-il?


Il s'habille pour éviter d'avoir des ennuis avec la police et il ignore que des vêtements peuvent se laver; il raccommode ses vieilles nippes et refuse d'acheter de nouveaux habits; il se loge pour se protéger des intempéries, et ne voit pas pourquoi, à part un lit, une table, trois chaises, on aurait besoin d'autre chose sous un toit ; il n'aime pas qu'on utilise ses impôts pour faire la guerre, dès lors, il ne les paie pas et se retrouve en prison; dans sa cellule, il voit le ciel et entend les oiseaux, il se sent plus libre que jamais.

Un homme qui écrit: «Il existe de nos jours des professeurs de philosophie, mais de philosophe, point» ne peut pas ne pas m'intéresser! La mesure du philosophe, c'est la vie philosophique qu'il mène.. (c) Afp

Thoreau est le penseur du sublime de la nature en même temps que l'acteur de sa vie dépouillée. Il vise l'autosuffisance, la liberté absolue, veut disposer de soi et de son temps. Il ne pense pas avec les livres, mais en mettant son corps en contact avec la nature: il s'allonge dans une barque et se laisse aller à la dérive du courant, il cherche les pointes de flèches des Indiens qui lui en apprennent plus que n'importe quelle bibliothèque, il s'allonge sur le lac gelé qu'il aime d'amour pour y surprendre la vie qui continue... Comment ne pas aimer un pareil rejeton de Diogène en plein siècle industriel?

Qu'apporte son Journal par rapport à ses essais?

Le Journal montre l'atelier de sa construction de soi, le détail quotidien des mouvements de son âme et de son intelligence. Pour cet homme qui écrit à la première personne, le Journal fonctionne comme occasion de l'examen de conscience pratiqué par les philosophes de l'Antiquité païenne. Les chrétiens s'arrogeront pendant mille ans le monopole de l'usage de cet exercice spirituel, mais Thoreau le réactive à la manière de tous les sages pour lesquels la philosophie n'est rien d'autre qu'un art de vivre sa pensée et de penser sa vie. Le Journal témoigne de cet aller et retour.

Quelle place pour cette pensée de la nature dans le débat contemporain?

Depuis le triomphe du monothéisme judéo-chrétien en Occident, les hommes ne lisent plus directement la nature, ils passent par le livre qui prétend leur dire comment la lire. On ne lève plus la tête vers la Voie lactée, on ne s'allonge plus dans l'herbe pour regarder une fleur à hauteur de renard, on ne s'assied plus sur une éminence pour jouir du spectacle de la nature: on lit les gloses, les commentaires, les commentaires de gloses.

On a perdu le sens du cosmos, du monde, donc de soi. Comment pourrait-on, dès lors, avoir le sens de l'autre? Thoreau invite à ce que chacun se remette au centre de lui-même: c'est le début de tout équilibre politique possible en un temps où la politique est plus que jamais le royaume des médiocres.

Propos recueillis par Eric Aeschimann