Comment peut-on être de gauche ? Par Michel Onfray


Dans un essai majeur paru le 26 septembre 2012, Jacques Julliard remet en perspective toute l'histoire de la gauche, comme le fit René Rémond avec la droite il y a soixante ans. Le fondateur de l'Université populaire de Caen Michel Onfray a lu pour Marianne cet ouvrage : "Les gauches Françaises".



Dans les presque 1 000 pages des Gauches françaises, Jacques Julliard a écrit au moins trois livres : le premier, sous le signe de Pic de La Mirandole, est constitué par une très vaste fresque de l'histoire de France vue de gauche. Elle part de Condorcet, avec son « grand souffle libéral et presque libertaire », pour aboutir à ... François Hollande -dont le grand souffle libéral est indéniable, mais sans grand vent libertaire, ni même sans brise.
Ce gros livre dans le livre permet d'envisager ce que la gauche doit à la Révolution française, aux jésuites et aux jansénistes, à la monarchie censitaire, aux socialistes dits «  utopiques », aux cinq Républiques, au radicalisme, au congrès de Tours, au
Cartel des gauches, à la création du PCF, au Front populaire, à mai 68, au Parti socialiste et à ses figures (Jaurès, Blum, Mendès France, Mitterrand, Jospin, Hollande ...), pour aboutir à la gauche plurielle et à la « social-démocratie de troisième génération » de l'actuel président de la République.
Cette grosse partie constitue une merveilleuse histoire de France qui conduit des tribunes de la Constituante (avec Robespierre et Danton en bruit de fond) aux ors de l'Élysée d'aujourd'hui (avec bas bruit de fond et chansons de Yannick Noah- c'est moi qui précise ...), en passant par les barricades duXIX siècle (échos de Varlin et Proudhon), les défilés de 1936 (chants de Blum et Thorez), les pavés du Quartier Latin (logorrhées de Cohn-Bendit et Marchais).

Passion de l’égalité :

Jacques Julliard écrit un deuxième livre, cette fois-ci sous le signe d'un Plutarque mâtiné de La Bruyère : de beaux portraits croisés de couples qui constituent des nœuds (une expression empruntée à Soljenitsyne) dans l'histoire de France : Voltaire et Rousseau, Robespierre et Danton, Constant et Chateaubriand,
Thiers et Blanqui, Gambetta et Ferry, Clemenceau et Jaurès, Poincaré et Briand, Thorez et Blum, Sartre et Camus, bien sûr Mendès et Mitterrand. La plume épique du premier livre laisse place à un stylet bien taillé, fin comme la pointe d'un poignard florentin.
Ces oppositions architecturent la pensée politique française de gauche : le goût de la liberté, parfois au détriment de l'égalité, et la passion de l'égalité avec, souvent, le mépris de la liberté ; la prise en compte du réel dans la pensée et la décision, le souci de l'éthique de responsabilité (avec le risque du pragmatisme cynique) et l'idéologie, la religion du concept, le refus du réel auquel on préfère le concept, la dévotion à l'éthique de conviction (avec le danger de la guillotine vertueuse) ; la liberté libre de conscience et de religion qui laisse intactes les religions pour les confiner à la sphère privée et la liberté civique de l'interdiction laïque qui, parfois, vandalise les objets et les lieux de culte ; la proximité avec les hommes qui met les idées à leur service et l'amitié pour le genre humain doublée du mépris des hommes en particulier; l'athéisme social qui légitime la non-violence et la religion de l'histoire avec son inévitable célébration de la violence; la confiance dans les mouvements de la société et la soumission au parti ; le socialisme libertaire et le socialisme césarien ; le couple morale et vertu et le doublet cynisme et succès ; l'éducation, la persuasion, la rhétorique,l'instruction comme méthodes et l'obligation, la contrainte, la soumission, etc.
                Dans cette somme, Jacques Julliard écrit aussi un troisième livre -c'est celui qui a ma préférence. Un mélange de Raymond Aron pour la clarté de l'exposé et de René Rémond pour la taxinomie. On sait que ce dernier a fourni un excellent schéma pour penser la droite en distinguant trois familles dans cette sensibilité politique : la légitimiste, l'orléaniste et la bonapartiste pour le dire de façon moins théorique, la droite de Philippe de Villiers, celle de Giscard d'Estaing, celle du général de Gaulle.
                Jacques Julliard distingue quatre gauches : la libérale, la jacobine, la collectiviste, la libertaire- soit celle de François Hollande, de Jean-Pierre Chevènement, du Front de gauche
et ... de personne, la gauche libertaire se manifestant ailleurs que dans la figure de l'homme providentiel.
                Le mérite de ce livre est donc de proposer une intelligence du paysage politique de gauche qui sort du logiciel marxiste français qui persiste à penser selon les catégories de l'auteur du Capital et qui oppose la gauche libérale et la gauche antiradicale, la première considérée comme une gauche de droite, voire comme une nongauche, par la seconde, celle-ci étant elle-même considérée comme une gauche stalinienne ou totalitaire par la seconde- non sans raison de part et d'autre. Que JacquesJulliard fasse savoir qu'il existe une gauche libertaire dans le paysage politique français depuis la Révolution française méritait d'être dit. Et c'est une bonne nouvelle. Revenons sur ces quatre familles.
                La gauche libérale partage avec la droite libérale un certain nombre de valeurs, mais elle s'en distingue par la question de l'égalité : à gauche, le libéral milite en sa faveur; à droite, non. Pour le reste, cette gauche-là s'articule sur un certain nombre de lignes de force : l'attachement à l'économie de marché, la distinction de la société civile et de l'État et la séparation des pouvoirs. Autrement dit : laisser-faire économique, laisser-faire politique, séparation des sphères privée et publique, défiance à l'égard de la souveraineté. Le parlementarisme y est présenté comme la garantie de la liberté et de l'équilibre des pouvoirs, sans pour autant que le Parlement devienne le fin mot de l'affaire politique- car le gouvernement d'assemblée n'est pas la panacée ...

La raison universelle

Ces libéraux-là sont des rationalistes et des individualistes qui se défient des sentiments et des passions. Toujours mauvaises conseillères. La souveraineté populaire porte trop la charge de ces passions fortes, ils lui préfèrent le règne de la loi fondée sur la raison universelle. Ils défendent toujours le primat de l'individu. Ce courant va de Benjamin Constant à BHL-si jacques Julliard me permet de citer quelqu'un qu'il ne nomme pas.
La gauche jacobine, on s'en doute, découle en droite ligne de la Révolution française. Elle suppose la centralisation, le rôle d'un État fort, l'importance du parti, le primat de la vertu civique contre les libertés privées, le tropisme de la régénération morale, et la volonté d'une uniformisation par la législation, l’administration, l'instruction publique. Ajoutons à cela qu'elle s'appuie généalogiquement sur la Terreur, dont Jacques Julliard réaffirme avec justesse qu'elle ne fut pas la réponse nécessaire aux menaces venues de l'étranger, mais la justification d'un pur et simple désir de supprimer ses ennemis : les Girondins qui, comme chacun le sait, périssent en masse sous la guillotine. Précisons également que cette gauche revendique un fort  anticléricalisme débouchant sur un culte de la laïcité.
Cette gauche-là n'aime pas la décentralisation, la  régionalisation, le fédéralisme et toute Europe qui ne soit pas une Europe des nations. Elle va de Robespierre, bien sûr, à Régis Debray, en passant par Lénine et les bolcheviks.
La gauche collectiviste naît au XIX siècle, elle reste longtemps commune aux socialistes et aux communistes. C'est la révolution bolchevique de 1917 qui sectionne la gauche socialiste en deux avec un courant réformiste, les socialistes, et un courant révolutionnaire, les communistes. Cette sensibilité, fascinée par le césarisme soviétique, ne veut pas réformer la société, mais en changer. On sait qu'au congrès de Tours, en 1920, le jour funeste du psychodrame de la scission, Léon Blum promet de garder la maison – il semble qu'à l'heure actuelle Martine Aubry en possède toujours les clés ...
Changer le réel

Cette gauche-là se construit sur l'utopie, elle donne la priorité à l'abstraction sur l'observation empirique : si le réel donne tort à l'idéologie, on ne change pas l'idéologie, mais le réel ...
La prévision idéaliste se nourrit de discours intellectuels dans l'esprit d'un Rousseau qui proposait textuellement d’ « écarter les faits » ! Elle va de Louis Blanc à Alain Badiou –que l'auteur ne cite pas non plus.
La gauche libertaire, enfin, est la moins connue de toutes. Elle ne s'est jamais inscrite dans aucun parti, elle n'a jamais brillé dans une représentation parlementaire, aucun homme ne l'a incarnée en particulier. Proudhon, son inventeur, a toujours été un homme seul, soutenu par personne, insulté par la plupart et que nulle coterie ne supportait. C’était un prolétaire qui parlait pour défendre les siens, une hérésie chez les intellectuels socialistes et communistes qui voyaient d'un mauvais œil une théorie prolétarienne construite par un ouvrier.
L'anarchie n'est pas refus de l'ordre, au contraire, mais refus de l'autorité, du pouvoir. La Révolution française a gardé le pouvoir intact. Proudhon est un défenseur forcené de la liberté : il n'aime rien de ce qui l'entrave, l'État, le gouvernement, certes, mais aussi les instances qui imposent leur loi- un syndicat quiempêche le travail,  un ministère de l'Education nationale qui impose ses programmes, un communiste qui interdit la propriété privée. Il veut la coopération, la mutualisation, la fédération, la banque du peuple, l’autogestion, le crédit gratuit. Ni réforme ni révolution, mais l’auto organisation des prolétaires sur leurs lieux de travail. La force de cette gauche est aussi sa faiblesse : tous ceux qui refusent l'autorité sont facilement anéantis par ceux qui ne refusent pas d'y recourir. Les marxistes s'en donneront à cœur joie. L'échec de la Commune, très libertaire. Les manœuvres marxistes dans les congrès (dans lesquels il peut n'y avoir qu'une vingtaine de personnes dont deux ou trois représentants pour la France, nous apprend Jacques Julliard ... ), la mauvaise réputation anarchiste avec les attentats des machines infernales, le succès de la révolution bolchevique qui détourne nombre de militants, la déclaration de la Première Guerre mondiale, tout cela a contribué à vider cette sensibilité de son sang.

Au tribunal de l'histoire

La gauche libertaire fut forte avec l'anarcho-syndicalisme. Lors de la charte d'Amiens (1906), les congressistes font fi de leurs options politiques réformistes ou révolutionnaires et constituent un front commun syndical pour se concentrer sur la réalisation de leurs objectifs politiques.
Jacques Julliard parle peu du combat libertaire de Camus, écrit quelques mots sur celui de Simone Weil, cite De bord et Vaneighem, prononce le nom de Marcuse et aborde Mai 68 comme un grand moment de la pensée libertaire, avant de conclure que, le temps passant, le printemps se transforme en hiver bourgeois-bohème. Nous en serions là ...
Jacques Julliard met en tension la droite et la gauche pour obtenir un paysage politique français réductible à huit familles. Un premier agrégat permet de réunir collectivisme, traditionalisme et fascisme chez ceux qui privilégient la société et l'État au détriment des individus ; un deuxième : jacobinisme et bonapartisme pour ceux qui affirment que l'État est l'organisateur du lien social ; un troisième : libéralisme de gauche, orléanisme, libertarisme et démocratie chrétienne chez ceuxqui partagent une commune défiance de l’État et qui font confiance à la société pour résoudre les problèmes. A chacun de placer les partis politiques contemporains et leurs figures emblématiques sur cet échiquier.
Pour conclure, Jacques Julliard constate que les lignes bougent. Certes, la séparation entre droite et gauche reste légitime. Mais les écologistes qui font de la conservation (de la nature) un maître mot de leur idéal intègrent le champ politique de la gauche qui a pourtant toujours préféré lechangement ; le prolétariat semble avoir disparu, qui, désormais, pourrait être le moteur de l'histoire ? ; la gauche semble défendre le libéralisme moral et la réglementation économique, alors que la droite défend la réglementation morale et le libéralisme économique dans cette configuration, l'aiguille de la boussole s'affole.
Jacques Julliard en appelle à des hommes nouveaux. Il me semble que son livre permet un excellent état des lieux. Il faut désormais que l'on convoque ces quatre gauches au tribunal de l'histoire - il semble que la libérale, la jacobine et la collectiviste ont eu le pouvoir et qu'on a pu en mesurer les effets, voire la nocivité. Faut-il préciser que le socialisme libertaire n'a jamais eu l'occasion de montrer ce qu'il savait faire? Et si nous en parlions, pour commencer?

Michel Onfray

 source : Marianne 805 - 22 au 28 septembre 2012